|
Loi Sarkozy
: La Colère des "Gens du voyage" |
 |
Loi
Sarkozy ou pas, les conditions de vie des gens du voyages
nés en France sont particulièrement difficiles.
Ils
étaient une dizaine de Français nomades à
s'être joints aux prostitués mardi dernier
devant le Sénat pour protester contre le projet de
loi Sarkozy sur la sécurité intérieure.
"Dans l'immédiat, nous demandons l'arrêt
des expulsions pendant la période hivernale. Vous
savez, c'est traumatisant pour nos enfants quand les forces
de l'ordre débarquent dans les caravanes à
6 h du matin pour nous dire de dégager" explique
l'un d'eux. S'ils disaient "craindre le pire"
pour l'avenir, les gens du voyage qui s'étaient mobilisés
insistaient surtout sur l'hypocrisie de la juridiction actuelle
les concernant. "En ne respectant pas la loi Besson,
les élus ne montrent pas l'exemple. Ils disent qu'elle
n'est pas applicable, mais n'est-il pas de leur devoir de
respecter les textes qui ont été votés
?" s'insurge l'un d'entre eux, originaire de Normandie.
"Les maires se réunissent pour combattre une
loi qui, tant qu'elle ne sera pas appliquée, nous
obligera à rester dans l'illégalité
en occupant les parkings des magasins, les usines abandonnées
ou le bord des routes" déplore-t-il.
"La
sédentarisation s'accroît, les espaces de liberté
se réduisent de plus en plus, et il devient de plus
en plus difficile de circuler" résume Jacqueline
Charlemagne, juriste au CNRS et présidente de l'association
"Etudes Tziganes". La loi Besson, qui date du
31 mai 1990, "oblige toutes les communes, et pas seulement
celles de plus de 5 000 habitants, à installer des
aires de passage et de stationnement pour les gens du voyage.
Et ça, c'est positif", rappelle –t-elle.
Mais le problème, c'est que cette loi est très
mal appliquée : il n'y aurait en effet que 10 000
places disponibles actuellement, alors que les besoins sont
estimés à 60 000. "La liberté
d'aller et venir est inscrite dans la Constitution. Elle
a pour corollaire le droit de stationnement, mais il n'y
a pas de places légales pour tout le monde. Alors
comment on fait ?" s'interroge un manifestant. "À
l'origine, se souvient Mme Charlemagne, la loi Besson suscitait
beaucoup d'inquiétude chez les gens du voyage. La
perspective d'un réseau national figé est
contraire à leur vision du nomadisme. Ils se disaient
: pourquoi un sédentaire pourrait s'installer là
où il veut et pas un nomade ?". Ainsi, selon
elle, "la pénalisation du stationnement illégal
telle qu'elle est prévue dans le projet de loi Sarkozy
est d'autant plus excessive que les mairies ne respectent
pas cette loi Besson que les personnes concernées
avaient eu le plus grand mal à accepter". Quant
à la privation du permis de conduire, une autre nouveauté
du projet de loi, "elle ne va pas dans le sens des
maires qui veulent que les caravanes circulent et ne stationnent
surtout pas". En outre, la juriste rappelle que la
loi du 5 juillet 2000 annonçait la mise en place,
avant le 1er janvier 2002, de schémas départementaux
prévoyant le passage et l'accueil des caravanes.
"24 départements seulement sont en règle
à ce niveau-là. Pourquoi ne pas les pénaliser
?" propose Mme Charlemagne.
Dans
un rapport, le sénateur Jean-Paul Delevoye chiffre
à environ 210 000 personnes les gens du voyages présents
sur le territoire français. Pour les associations,
ils seraient en réalité presque le double,
soit 400 000 personnes, de nationalité française
dans leur grande majorité. Des Français, donc,
mais pour lesquels la carte d'identité est un document
"sans valeur".
|
|
|
|
C'est pour cette raison que les manifestants demandaient mardi
dernier l'abrogation des carnets et des livrets de circulation,
obligatoires pour eux, renouvelables tous les trois mois,
et qui font état d'informations spécifiques,
comme le teint de la peau ou le nom des parents. "Sur
notre carte d'identité, il y a marqué SDF. Elle
ne sert à rien sans le carnet ou le livret de circulation
qui va avec, et nous sommes passibles d'amendes ou de prison
si ce dernier n'est pas à jour. C'est du flicage. Sommes-nous
des Français à part entière ?" s'interroge
un ancien. Jacqueline Charlemagne rappelle par ailleurs que
"la France est le seul pays occidental qui impose de
tels documents administratifs aux itinérants. De plus,
cela créé des différences à l'intérieur
même de cette population : ceux qui sont dans une extrême
précarité (saisonniers, marchands ambulants)
ont le carnet de circulation ; les autres, moins marginalisés
(inscrits aux registres du commerce, salariés), bénéficient
d'un livret".
Autre discrimination dénoncée par la présidente
d'"Etudes Tziganes" : les itinérants n'ont
pas le droit aux allocations. "Parce que dans la loi
française, la caravane est reconnue comme un domicile,
mais pas comme un logement" explique-t-elle. Quant au
droit de vote, la loi de 1969 stipule que les gens du voyage
ne peuvent en bénéficier qu'après trois
ans de rattachement à une commune. "Pour tous
les autres citoyens, y compris les SDF, le délai est
de 6 mois" note Mme Charlemagne.
Pour
les gens du voyage, la scolarisation des enfants pose évidemment
beaucoup de problèmes : elle est refusée quasi-systématiquement
par les mairies, sous-prétexte que la présence
des familles dans la commune est soit illégale, soit
temporaire. "C'est scandaleux : l'école est pourtant
obligatoire jusqu'à 16 ans. Si la loi Besson était
respectée, tout ça changerait : nous ne serions
plus considérés comme une sous-race et nos gosses
pourraient suivre leur scolarité normalement"
affirme un manifestant. Pour un autre, "savoir lire et
écrire, c'est indispensable aujourd'hui. Notre société
évolue, nos petits métiers traditionnels ne
paient plus. Pour passer le permis de conduire, apprendre
un métier d'avenir, il faut savoir lire. Pour connaître
ses droits et pouvoir se défendre aussi". Mme
Charlemagne partage ce sentiment, et se félicite du
fait que le Conseil de l'Europe se soit penché sur
les problèmes économiques et sociaux des gens
du voyage, en imaginant des programmes spécifiques
pour l'apprentissage de nouveaux métiers qui correspondent
à leurs aspirations. Mais elle estime néanmoins
que le problème de la scolarisation est très
compliqué : "Il n'est pas évident pour
l'Education Nationale de s'adapter aux codes d'apprentissage
et de discipline des jeunes gens du voyage, à leur
spécificité culturelle. De ce fait, les enfants
sont souvent envoyés dans des systèmes d'éducation
spécialisée où ils côtoient des
enfants à problème".
Vice-président
de l'Association Départementale Voyageurs Gadgés
(ADVOG), située dans le Val d'Oise, M. Fauveau est
sédentarisé depuis l'âge de sept ans.
Pour lui, vu le fonctionnement du système, c'est une
chance : "j'ai pu aller à l'école. Aujourd'hui,
j'ai un travail comme tout le monde, et je vais voter. L'école,
l'éducation, le civisme, c'est ce qui nous permettra
à terme d'évoluer, de gagner des droits"
lâche-t-il, avant de poursuivre : "il y a quarante
ans, on nous a expulsé de Paris pour la banlieue. Aujourd'hui,
même en banlieue, la plupart d'entre nous n'arrive pas
à se poser, est indésirable. Alors, les familles
tournent en rond, de commune en commune". M. Fauveau
est inscrit au registre du commerce, paie des impôts,
et a acheté sa caravane à crédit. Mais
la majorité des gens du voyage n'ont pas cette possibilité
: "si vous n'avez pas d'adresse, vous ne pouvez pas ouvrir
un compte en banque, ou souscrire une assurance" fait-il
remarquer. Difficile aussi de se faire soigner correctement,
même avec la CMU ou l'AME : les associations comme Médecins
du Monde, qui déplorent notamment une recrudescence
de la tuberculose chez les gens du voyage, sont là
pour en témoigner. "Ceux qui ont le livret de
circulation ont accès à la CMU. Pour les plus
défavorisés, titulaires d'un carnet, l'administration
bloque les dossiers" reconnaît Mme Charlemagne.
Vincent
Riou ©Digipresse 2002
|
|
|