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Langue
des Signes et Culture Sourde |
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À
l'intérieur d'une vaste nébuleuse de plusieurs
millions de personnes malenten dantes ou devenues sourdes
qui n'ont généralement pas de déficit
de la parole, quelque 80 000 personnes atteintes précocement
d'une surdité sévère ou profonde utilisent
en France la langue des signes comme première langue.
On les baptisait naguère « sourds-muets »,
on préfère aujourd'hui parler de « sourds
». D'eux, nous savons peu de chose. De notre mémoire
surgissent quelques images contradictoires : des mendiants
qui distribuent dans les restaurants de petites cartes montrant
l'alphabet manuel des sourds-muets, les larmes d'Emmanuelle
Laborit lors de la remise du Molière de la meilleure
interprétation théâtrale en 1993... De
loin en loin, quelques échos nous transmettent des
bribes d'informations, qui posent plus de questions qu'elles
n'en résolvent : pourquoi les sourds éprouvent-ils
tant d'aversion pour la rééducation orthophonique,
censée leur faire recouvrer la parole ? Pourquoi organisent-ils
des manifestations de rue contre une opération de la
cochlée 1 , censée les faire entendre ? Chercheraient-ils
à s'enfermer dans un ghetto ? Le mot un peu passe-partout
de « culture » leur est de plus en plus souvent
appliqué, sous la forme « culture sourde »
; mais si culture il y a, quel est son contenu réel
? C'est pour le savoir qu'Yves Delaporte*, ethnologue au CNRS,
a appris la langue des signes et s'est immergé pendant
sept ans dans le monde des sourds.
Ce qu'il a observé va à l'encontre de toutes
les idées reçues. Alors que la surdimutité
est communément regardée comme la plus terrible
des infirmités, les sourds se considèrent comme
normaux. C'est que sourds et entendants n'ont pas les mêmes
critères pour juger de la normalité. Les entendants
définissent les sourds par rapport à un manque
d'audition. C'est une définition physiologique. Les
sourds se placent d'un tout autre point de vue : ils partagent
le monde en deux catégories en fonction du mode de
communication. C'est une définition culturelle. Il
y a les gens qui communiquent avec leurs lèvres, et
il y a les gens qui communiquent avec leurs mains : autrement
dit, les entendants et les sourds. Deux manières d'être
et de faire qui ont la même dignité et les mêmes
potentialités.
Cette manière de penser se fonde sur la conviction
que la langue des signes est aussi riche,
aussi complète, aussi nuancée que n'importe
quelle langue vocale. On peut en effet tout dire en langue
des signes, dans tous les registres : discours familier, poésie,
humour, technique...
Alors que les entendants éprouvent beaucoup de difficulté
à admettre qu'une langue du corps soit capable d'abstraction,
les signes, exactement comme les mots, ont de multiples sens
dérivés et métaphoriques. Cette langue
présente en outre des caractéristiques d'une
extraordinaire originalité qui, lorsqu'elles seront
prises en compte par la linguistique générale,
ne manqueront pas de bouleverser quelques-uns de ses fondements.
L'arbitraire des mots (rien dans le mot « cheval »
n'indique que l'on parle d'un cheval) est battu en brèche
par les signes des sourds (le signe « cheval »
stylise la forme de ses oreilles), dont les paramètres,
contrairement aux pho nèmes des langues vocales, sont
porteurs de sens. Les sourds peuvent mettre à profit
cette propriété unique pour construire un humour
qui n'appartient qu'à eux, en condensant différents
signes en un seul, dans lequel tous les paramètres
d'origine restent reconnaissables : de tels signes-valises
2 sont la forme achevée des mots-valises qu'avait imaginés
Lewis Caroll, l'auteur d'« Alice au pays des merveilles
».
Cette
langue a pourtant été, jusqu'à ces toutes
dernières années, stigmatisée par des
linguistes, des médecins, des experts en surdité,
des enseignants auprès d'enfants sourds, des psychologues,
des décideurs, qui n'en connaissaient pas le premier
signe. Au point qu'elle a été interdite pendant
un siècle dans les instituts spécialisés.
Ce qui équivalait à prendre le risque terrifiant
de priver l'enfant sourd de tout langage, puisque pour les
sourds profonds de naissance l'apprentissage de la parole
vocale est hautement problématique.
Les sourds font quotidiennement la dure expérience
de l'altérité culturelle, expérience
historique qui se répète dans chaque vie individuelle.
Parmi les étapes qui jalonnent leur vie figure le moment
crucial de la découverte qu'ils ne sont pas seuls au
monde, mais qu'existe une collectivité d'êtres
semblables à eux, avec sa langue propre. Ils en restent
profondément marqués, et regardent le monde
dans lequel ils sont immergés comme un monde inapte
à comprendre ce qu'ils sont. |
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Sur
ce sentiment partagé par tous se construit une culture,
c'est-à-dire un ensemble collectif de représentations,
de savoirs, de pratiques, de règles sociales, de comportements,
de rituels de politesse, de valeurs, de manières de
se catégoriser et de se nommer qui, avec les signes,
se transmettent de génération en génération.
Tous les traits définitoires d'une culture au sens
le plus traditionnel du terme s'y rencontrent. Sauf un, essentiel
: si l'on veut bien admettre qu'une culture est « ce
que l'on trouve en naissant », cette définition
ne vaut plus dans le cas des sourds, dont l'immense majorité
(97 %) est issue de parents entendants. Seule une infime minorité
est issue de parents sourds, voire de familles où les
sourds se comptent par dizaines. Là encore, on observe
une radicale opposition entre la pensée des entendants
et celle des sourds : si, pour les entendants, il y a un malheur
plus grand que de naître sourd-muet, c'est bien d'avoir
en outre des parents sourds-muets. Or, pour les principaux
intéressés, c'est très exactement le
contraire : cette minorité constitue une sorte d'aristocratie,
qui jouit d'un grand prestige.
C'est que dans les familles où la surdité est
héréditaire, reproduction biologique et transmission
culturelle vont de pair. L'enfant est semblable à ses
parents. Sa langue naturelle, la langue des signes, est aussi
sa langue maternelle. Il n'aura pas à faire le dur
et incertain cheminement qui est le lot des sourds isolés
dans des familles entendantes. Ces familles achèvent
donc de réintégrer les sourds dans la définition
de ce qu'est une culture humaine.
Parce que les signes sont des onomatopées visuelles
qui stylisent la réalité au moyen des ressources
du corps, ils sont remarquablement bien adaptés à
la description d'un monde qui produit davantage de formes
et de mouvements que de sons. Ceci, qui avait été
énoncé par
Rousseau dans son « Essai sur l'origine des langues
», a ensuite été oublié pendant
plus de deux cents ans. En apportent la preuve les sourds
qui, hors de tout contact avec la langue des signes de leur
pays, sont capables de créer en quelques années
des protolangues gestuelles. Les sourds n'enrichissent donc
pas seulement l'anthropologie d'un cas de figure sans équivalent
; ils nous ouvrent aussi de nouvelles perspectives sur l'origine
du langage.
1 Partie de l'oreille interne enroulée
en spirale, contenant les terminaisons du nerf auditif.
2 Exemple de signe-valise : à partir du signe "entendant"
(réalisé à proximité de l'oreille)
et du signe "penser" (réalisé sur
le front), on crée le signe-valise penser comme un
entendant (le signe entendant est alors réa- lisé
sur le front) pour critiquer les sourds dont on estime qu'ils
partagent les opinions stigmatisantes du monde entendant sur
la surdité et la langue des signes.
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Yves Delaporte, ethnologue, est directeur de recherche au
CNRS, attaché au Laboratoire d'anthropologie urbaine.
Après avoir travaillé pendant vingt ans sur
la culture lapone, il se consacre depuis 1994 à l'exploration
du monde sourd.
Références :
* « Les sourds, c'est comme ça » , Yves
Delaporte, Éditions de la Maison des sciences de l'homme,
mars 2002, 398 p. 28 .
* « Moi, Armand, né sourd et muet... »,
Yves Delaporte et Armand Pelletier, Éditions Plon,
collection Terre humaine, avril 2002, 450 p. 24,50 .
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Contact chercheur :
Yves DELAPORTE, Laboratoire d'anthropologie urbaine, CNRS,
tél. : 01 49 60 40 83 o u
tél./télécopie : 01 43 66 05 31
mél : delaporte.pernette@ wanadoo.fr
Contact département des Sciences de l'homme et de la
société du CNRS :
Véronique SANTORO,
tél. : 01 44 96 46 29
mél : veronique.santoro@ cnrs-dir.fr
Contact éditeurs :
Éditions de la Maison des sciences de l'homme,
Christine LANGLOIS,
tél. : 01 40 15 85 27
mél : christine.langlois@ culture.fr
Éditions Plon,
Élisabeth FRANCK,
tél. : 01 44 41 35 46
mél : elisabeth.franck@ plon-terrin.com
Enquête du CNRS
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