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Toute une histoire écrite à la Plume
En 1984, dans les alentours de Besançon, une bande de chevelus se met à rêver d'un cirque différent. Leur projet, né du théâtre de rue, oublierait les bêtes sauvages, pour se concentrer sur un étrange animal : l'homme. Il unirait l'esprit de la fête et le voyage, le vagabondage et la poésie, la musique et les corps, la politique et l'envie de parler à tous. La petite troupe achète du matériel qui ferait frémir le plus indulgent des agents de sécurité, monte un chapiteau qui ressemble à un sac à patates, soude, répète et joue.

Tout bricolé et de traviole, le Cirque Plume est né, inspiré à la fois du Bread & Puppets, des manifs de Mai 68, du refus de rater sa vie parce qu'on est fils d'ouvriers et de l'herbe à nigaud. En quelques années, de succès en succès, de développement en prise de risque, ce cirque-là va révolutionner l'art de la piste.

Depuis près de vingt ans, le Cirque Plume poursuit ce goût spontané pour le bricolage à taille humaine, pour ces spectacles qui croient dur comme fer à la poésie. Si la technique a très vite évolué, l'esprit est resté identique. Toujours basés à Besançon, ces pionniers involontaires du « nouveau cirque » rayonnent dans toute l'Europe et dévoilent régulièrement en Belgique le fruit d'une recherche sans cesse remise sur le métier.

On avait envie de souffler un peu, avoue Bernard Kudlak, directeur et metteur en scène du Cirque Plume, qui a gardé la longue toison des premières années. Le Cirque Plume est une très belle aventure, s'exclame-t-il, mais l'obligation de toujours créer des spectacles nouveaux peut devenir une contrainte. On voulait se donner le temps de répéter, de chercher des choses nouvelles, tout en jouant un spectacle...

C'est ainsi qu'est née l'idée d'une « Récréation », présentée dès ce vendredi au Cirque royal, à Bruxelles. Le Cirque Plume s'apaise un peu, se tourne vers le passé et s'offre le luxe de jouer un florilège constitué de morceaux choisis parmi les anciens spectacles. Une sorte de cadeau en forme de madeleine de Proust qui permettra aux fans de revivre leurs frissons... et aux nouveaux spectateurs de découvrir un univers au goût unique.

Une seule solution pour Bernard et les siens : se faire confiance ! On a travaillé au plaisir, résume le patron. On a retrouvé ces instants qui nous plaisaient... et on a tout changé ! Ce n'est pas du tout un musée.

Dix-huit années de travail sont ainsi passées au peigne fin, dans une tignasse abondante et vivace. D'« Amour, jonglages et falbalas », son premier spectacle, jusqu'à « Mélanges, opéra plume », son dernier en date, le Cirque Plume ne veut pas jouer la complaisance de la gomina. La ligne de conduite de « Récréation », c'est la fragilité, annonce Bernard Kudlak.

On retrouvera ainsi l'équipe en pyjama pour un concert de brosses à dents tiré de « Spectacle de cirque et de merveilles » (1988) et l'on croisera aussi un numéro de « pissettes » : un tour de passe-passe humide basé sur le fait qu'un des interprètes est surpris en train de pisser sur le grand mât (« Toiles », 1994) ! Jeux d'ombres, silhouettes humaines, envol de trapèze, danse sur le fil et musiques entêtantes complètent un spectacle qui semble fidèle au premier principe de la troupe française : la fête !

Il y a vraiment une unité dans le spectacle. C'est comme si les choses se répondaient entre elles sans qu'on le fasse exprès, sourit le metteur en scène. On nous voit parfois comme les papys du cirque. Mais les artistes qui ne jurent que par l'innovation avouent quand même qu'ils sortent heureux de « Récréation » !

En scène, les artistes sortent aussi ce qu'ils ont dans les tripes : ils parlent, enfin. « Récréation » a voulu leur donner l'occasion, entre les acrobaties et les défis physiques, de confier une anecdote, un morceau de vie.

En coulisse, ce sens de la confidence est sans doute un des secrets de la longévité du Cirque Plume. On n'a jamais eu qu'un truc : la parole, confie Bernard Kudlak. On ne veut pas fuir les conflits, consubstantiels à la nature des hommes. On veut discuter.

Cette foi dans la parole et dans la réflexion collective est un héritage avoué de Mai 68, mâtiné par l'exercice de réalité imposé par les années 70. Le Cirque Plume est né dans une époque partagée entre l'enchantement et le désenchantement, commente Bernard. Nous avions 20 ans au milieu des années 1970 : la société rentrait dans la crise économique, alors que planait l'héritage de Mai 68. Les rêves de la jeunesse des années 60 se fracassaient sur la réalité. C'est ce contexte qui nous a lancés sur les routes : on voulait créer notre vie, une belle vie ! On a tenté l'aventure d'un cirque un peu poétique. Nous avions besoin d'espérance, de marginalité, de mythologie : trois choses que le cirque contenait !

Aujourd'hui, conclut Bernard Kudlak, les plus jeunes artistes de la troupe pourraient être les enfants des aînés. J'ai rencontré beaucoup d'artistes qui racontent avoir choisi ce métier après avoir vu un de nos spectacles, il y a dix ou quinze ans, quand ils étaient petits ! C'est peut-être ça, la vraie transmission : certains jeunes se réclament de nous ; nous avons fait des spectacles après le Bread & Puppets... On peut découvrir ainsi une trame du temps ininterrompue depuis 10.000 ans ! Ça ferait une sacrée récréation...·

« Récréation », du 4 au 13 avril, au Cirque royal, à Bruxelles. Tél. : 02-218.20.15 ou 02-218.27.35.