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Vous avez dit "Politiquement Correct" ?

LE BLOC-NOTES D'ALEXANDRE ADLER

Avant que d’être synonyme de bêtise et de bondieuserie imbécile descendue sur terre, le mouvement “politiquement correct” a d’abord été, si l’on ose dire, un mouvement très politique et très “correct”. Dans la tradition puritaine anglo-américaine, le langage a en effet toute son importance : toute parole venant en dernière instance de Dieu et s’adressant à lui, chaque individu se doit de parler avec retenue, exactitude, pureté de sentiment, car le commandement biblique de ne pas invoquer en vain le nom de Dieu s’applique aussi aux objets du monde. A l’époque victorienne déjà, cette épuration du langage avait bénéficié au féminisme naissant ; c’est dans le même esprit que le Dr Ambedkar imposera dans l’Inde des années 30 l’abandon des mots comme “parias”, “intouchables” et “hors-castes”, au profit du néologisme “Dalit” (“enfants de Dieu”), qui sonne tout de même mieux et prépare l’émancipation politique des intéressés. De la même manière, les Noirs américains ont voulu - et les Africains à leur suite - secouer à tout jamais l’épithète esclavagiste de “Nègres”, qui ne comportait pas de nuance péjorative à l’origine, mais avait été souillée par trois siècles de violence continue. Déjà avant eux, les Juifs d’Europe avaient voulu devenir des “Israélites” en France et en Allemagne, des “Hébreux” en Italie (où ils le sont restés terminologiquement, giudeo étant devenu une insulte, sauf dans les célèbres artichauts alla giudea) ; mais la renaissance juive d’après 1945 a mis fin à ces angoisses sémantiques et réhabilité le mot lui-même, désormais revendiqué plus fièrement. On mesure, à l’inverse, l’angoisse durable des Noirs américains au fait qu’ils aient choisi par la suite le terme plus précis d’“Afro-Américains” puis d’“Africains-Américains”, pour mieux revendiquer leur appartenance, plutôt que de reconquérir sans peur le vocable de “Nègre” ainsi que les y invitaient les grands penseurs du réveil de la “négritude”, Aimé Césaire, Léopold Senghor, C.L.R. James ou George Padmore.
Mais peu importe, cette volonté de réforme du langage, en obligeant, par le détour terminologique, toute une pensée à se remettre en cause dans sa violence implicite était foncièrement honnête et respectable.

Elle figure d’ailleurs dans les premiers cahiers de doléances des affranchis de Saint-Domingue en 1789, qui se font les porte-parole de tous les esclaves de la colonie et demandent, avant même l’émancipation, l’abolition des catégorisations innombrables par la couleur de la peau. Aujourd’hui, le féminisme a bien de la peine à faire adopter des règles grammaticales de bon sens, mais nous avons déjà passé par-dessus bord les “vieilles folles”, “filles mères” et même le vocatif “mademoiselle”, à juste titre. Comment le dérapage a-t-il commencé alors, jusqu’à ces attaques de grand style contre la liberté de parole et de conscience, dont les grands campus américains ont été le théâtre ? Le caractère dangereux du “politiquement correct” provient de l’échec de la poussée démocratique des années 60-70 aux Etats-Unis : au lieu de s’associer, comme au temps du New Deal rooseveltien des années 30, à un renforcement de la puissance de l’Etat américain, débouchant sur une victoire totale sur le nazisme et l’impérialisme japonais, la vague de gauche, décapitée après les assassinats successifs (et programmés) des frères Kennedy et de Martin Luther King, s’est en définitive associée à la défaite stratégique qui a conduit au fiasco vietnamien, à la grande inflation, au ralentissement de la productivité, à la crise cubaine. En fin de course, le New Deal avorté a provoqué en retour la contre-révolution culturelle commencée dès 1965 avec la candidature de Barry Goldwater et aboutie quinze ans plus tard avec Ronald Reagan. Battu dans ses aspirations au renouvellement de la société américaine, le mouvement démocratique s’est alors replié sur des lieux protégés - les places de sûreté calvinistes que nous avons connues en France -, des thébaïdes universitaires au langage codé - la “déconstruction” à Yale, par exemple -, des formes de contre-culture désespérées qui ne cherchent plus la reconnaissance par l’autre et l’intégration. Déjà au XIXe siècle, les mormons fuyant vers la lointaine Utah n’avaient pas fait autre chose, et seule la guerre de Sécession avait bloqué juste à temps ce processus de séparation territoriale, sans cesse à l’oeuvre en Amérique du Nord, entre communautés égales mais séparées. Et nous savons que la petite communauté, “sans portes ni fenêtres”, telle la monade leibnizienne, est une redoutable source d’intolérance, même et surtout lorsqu’elle a pour origine un mouvement de libération. La république de l’Evangile de Calvin ne tarde pas, faute de rallier la France à la Réforme, à interdire les spectacles et à brûler ses hérétiques ; l’islam afro-américain de Malcolm X et de Farrakhan s’est induré dans la haine et les assassinats politiques ; la contre-culture homosexuelle californienne a d’abord accentué la solitude et la détresse des individus. On connaît la suite : les mêmes “Pilgrim Fathers” qui avaient cinglé de Plymouth vers le Massachusetts afin d’y fonder une terre de liberté paritaire ont persécuté sauvagement soixante ans plus tard les habitants de Salem, censés s’être adonnés à la sorcellerie.
Mais tout cela n’a qu’un temps : les sciences requièrent un climat de liberté qui se rie des conventions néopuritaines, et les valeurs démocratiques n’ont pas besoin de la tutelle des censeurs, mais plutôt de l’intelligence de bons politiques. Rappelons-nous seulement qu’un petit siècle après le triste épisode des “sorcières de Salem”, ces mêmes habitants du Massachusetts allaient étonner le monde en faisant sonner le tocsin de la révolution républicaine. La liberté était sortie de sa gangue puritaine. Cela aussi viendra avant peu outre-Atlantique.

Vu sur Courrier International