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La Parole aux Prostituées

La prostitution est un phénomène aussi connu qu'incompréhensible pour beaucoup de gens. Si on rencontre dans ce milieu autant de cas de figure que d'individus pour les illustrer, une constante demeure: la simplicité déconcertante et la profonde humanité de ces femmes contre lesquelles les préjugés abondent.

Femme Plus a cherché à savoir ce que vivent les prostituées et quel regard elles posent sur leur métier.

Par Emmanuelle Tassé

LES BELLES INCOMPRISES

Nos quatre intervenantes ont des profils très distincts. Issues de milieux différents, elles illustrent bien la diversité des chemins qui mènent à la prostitution. Pour mieux comprendre leurs propos, commençons par les présenter...

MYLÈNE X a 39 ans. Elle a préféré ne pas être photographiée. Il y a 10 ans, elle a sombré. D'une vie saine et sans histoire, elle est passée à l'enfer de la coke, de la rue et de la prostitution. Amoureuse d'un toxicomane, elle avait simplement voulu «essayer» la seringue avec lui... Un dérapage qui l'a entraînée dans quatre années de dépendance, de survie et de folie.

Craintive et inquiète de nature, Mylène n'avait pas la carrure pour faire face à cette jungle. La faim, le froid, la police, les clients dont on a peur et besoin à la fois, puis le VIH et l'hépatite C contractés en chemin... Mylène, redevenue «une bonne citoyenne» comme elle le dit de sa petite voix, parle de cette période comme d'un film. Son cas est pourtant représentatif d'une réalité bien répandue: la prostitution des toxicomanes.

DARLÈNE PALMER a connu la prostitution et la drogue pendant la majeure partie de sa vie — de 11 à 37 ans. Elle est aujourd'hui, à 44 ans, intervenante en toxicomanie pour Cactus Montréal et fait preuve d'une volonté
«Bien souvent, les hommes ne demandent aucun service sexuel. [...] Dans le fond, ils cherchent une amie.»

—Darlène
farouche de s'impliquer auprès de sa communauté. Trois ans présidente de Stella, un organisme communautaire montréalais constitué pour et par les travailleuses du sexe, Darlène continue aujourd'hui à sensibiliser la population. Mais l'engrenage dont elle a mis si longtemps à sortir l'a énormément meurtrie. Les abus sexuels qu'elle a subis dans une famille nombreuse du nord de l'Ontario ont laissé sur elle des traces indélébiles. Pendant plus de 20 ans, Darlène a mené une double vie en travaillant le jour dans le milieu des communications et de l'information, et en «dealant» la nuit. Elle se rend compte aujourd'hui qu'elle s'est prostituée par vengeance, pour reprendre ses droits sur un acte sexuel trop longtemps imposé.

CLAUDIA FOISY travaille depuis longtemps. Du haut de ses 29 ans, elle mène sa barque depuis 16 ans déjà.

Claudia
Elle a offert des services sexuels en région, en début de parcours, et à Montréal ces 10 dernières années. D'abord en tant qu'homme, puis comme travesti et, depuis trois ans, comme femme. Placé dès les premiers mois de sa vie en famille d'accueil dans la région de Valleyfield, le petit garçon qu'elle était à l'époque a subi des abus sexuels pendant de longues années et a été privé d'affection.

Claudia fait aujourd'hui un lien entre l'absence d'un père aimant et la recherche, dès le début de l'adolescence, de moments intimes avec des hommes plus âgés. Mais, avec le temps, elle affirme qu'elle a «délibérément choisi ce métier». Quelle que soit la situation, elle n'a jamais consommé de drogue dure ni d'alcool. Surtout, elle n'a jamais cessé d'aimer ce qu'elle fait. Elle en parle avec enthousiasme et sérieux, considère avec respect les hommes qui la paient, et n'hésite jamais à ouvrir le dialogue pour démystifier la profession et affirmer bien haut le statut de prostituée.

MARIE-CLAUDE CHARLEBOIS, 29 ans, travaille pour Stella. L'organisme soutient les femmes dans leur métier en mettant l'accent sur la sécurité et la dignité à laquelle elles ont droit. Stella a aussi une mission d'éducation populaire et tente d'établir des ponts entre résidants, commerçants, médias et prostituées, en assurant la promotion de la décriminalisation du métier et en combattant la discrimination à l'égard des filles. Marie-Claude est maman d'un petit garçon de cinq ans qu'elle élève seule. Certaines filles de l'équipe de Stella ont elles-mêmes été travailleuses du sexe, mais, par respect pour l'histoire de chacune, on ne dit pas qui. Chez Stella, Marie-Claude est graphiste et agente de communication pour les dossiers politiques. C'est avec un naturel et une assurance indéboulonnables qu'elle donne ici son point de vue sur la prostitution.

DÉMYSTIFIER LE MÉTIER

Il est de ces métiers plutôt abstraits difficiles à imaginer au jour le jour. D'autres sur lesquels on a tellement d'idées préconçues que notre imagination nous éloigne de la toute simple réalité. La prostitution semble appartenir à ces deux catégories. Pour avoir l'heure juste, écoutons les principales intéressées.

DARLÈNE
Une amie «Bien souvent, les hommes ne demandent aucun service sexuel. Ils sont prêts à payer pour parler, parfois pour être sous l'effet d'une drogue avec quelqu'un. Dans le fond, ils cherchent une amie.»

MYLÈNE
Le client, c'est qui? «Ton boulanger, ton mari, ton voisin peuvent fréquenter des prostituées. Je ne m'habillais pas de façon provocante, alors j'attirais les hommes ordinaires. Ils étaient presque tous pères. Leur initiative vient généralement d'un blocage sexuel avec leur femme. La fellation le plus souvent. Ils faisaient souvent tout le travail sexuel dans le couple et désiraient tout simplement une partenaire différente, plus dominante. Ce n'est pas facile de gagner la confiance des clients: ils se sont souvent déjà fait voler par des filles. Moi j'étais gentille et honnête et j'avais de plus en plus de clients réguliers. L'un d'eux m'a offert une carte à mon anniversaire. J'étais touchée. Je me souviens aussi d'un vieux garçon qui s'ennuyait dans la vie; il voulait seulement passer du temps avec moi, me raconter sa famille, ses problèmes au bureau, sa vie.»

Une passe «Les passes se font vite. On commence par fixer le prix et poser les conditions, puis le client choisit s'il veut rester dans sa voiture ou se rendre jusqu'à une petite chambre. Une fille peut refuser un service sexuel, en cas de manque d'hygiène ou de propos violents, par exemple. On n'a pas à s'abaisser à ça. Une fois à l'hôtel, si le client craint les vols, il voudra que tu te déshabilles avant lui. Personnellement, je tenais à me doucher avant et après chaque rapport. Pour une heure de service, je demandais 50 $ le «complet» et 20 $ pour une fellation... le prix d'un quart de coke. Le tarif pouvait grimper jusqu'à 100 $ pour un coït sans condom. Je l'ai fait une fois, malgré le VIH et l'hépatite C qui coulaient déjà dans mes veines. J'ai eu conscience de ma folie: ce fut la seule et unique fois.»
«Je marchais tout le temps pour ne pas me faire arrêter. Je n'avais qu'une paire de bottes trop petites et les pieds en sang.»

—Mylène
Question de survie «Je marchais tout le temps pour ne pas me faire arrêter. Je n'avais qu'une paire de bottes trop petites et les pieds en sang. Je n'investissais pas un sou dans mon bien-être: ni vêtements, ni nourriture. Je ne possédais qu'un rouge à lèvres et un crayon noir pour bien paraître. Un repas aux deux jours, trois jours d'affilée sans dormir, c'était mon quotidien. Je pesais 90 livres... Rien ne m'arrêtait: ni la fatigue ni la faim. J'enfilais les passes comme un moulin à coudre à on puis à off. Je n'ai jamais éprouvé de plaisir dans ces moments-là. La prostitution coupe déjà la libido, mais la coke achève de la tuer. Être "gelée" permet aux femmes de travailler quand même. Pour le plaisir du client, la fille doit feindre l'orgasme chaque fois. La prostitution, c'est du théâtre; l'envers du décor n'est pas très beau.»

Dégoût «Ce qui me dérangeait au tout début, c'était d'avoir couché en une semaine avec autant d'hommes qu'en une vie. J'avais mal au coeur en y pensant. Je me sentais sale, coincée. Je fermais les yeux pour endurer l'acte sexuel; je visualisais mon quart de coke pour tenir le coup. Mon esprit se détachait de mon corps pour que seule la chair reste. J'avais peur, consciente que la situation pouvait déraper à tout moment.»

Le marché «Les filles ont toujours du boulot: un lundi à 3 h du matin, un dimanche soir, un samedi midi... Si elles cherchent, elles trouvent. Les prostitués n'ont pas ces possibilités: pour les clients gais, ils doivent être jeunes et beaux en plus d'avoir des capacités physiques extraordinaires. C'est bien plus difficile pour eux. Et quand ils perdent pied, les gars tombent plus facilement dans la vente de drogue ou le vol.»




Ce texte est le début d'un superbe article paru sur le site de "ART DE VIVRE EN SOCIETE".
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