***********Ananas *** Dossier***********

Face au sida, la Croix-Rouge opère un tri sévère Le sang des homos viré des pochettes

Ne donnez pas votre sang si vous avez des rapports homosexuels masculins. Cet avis donné aux candidats donneurs de sang qui poussent la porte d'un des centres de transfusion de la Croix-Rouge a le mérite d'être clair. Il figure parmi d'autres restrictions comme, par exemple, si vous prenez de la drogue, si votre partenaire est séropositif, si vous avez plus d'un partenaire... Il vise à éviter la présence du virus du sida dans les dons de sang. Mais pour les associations d'homosexuels tels Alliàge à Liège (voir ci-dessous) , cette mention est clairement discriminatoire à l'égard des homosexuels.
L'avis en question figure dans deux documents donnés dans les centres de transfusion sanguine. L'un est une brochure d'information sur le sida et ses modes de transmission. L'autre est un questionnaire sur la santé du donneur; si ce dernier le signe, il déclare aussi avoir lu, compris et tenu compte des informations. Le candidat donneur est donc censé y répondre sincèrement.
Depuis l'apparition du sida dans les années 80, la Croix-Rouge, responsable de la récolte de sang, veut éviter tout risque de transmission du virus via la transfusion. Sur fond de scandale français de sang contaminé, l'institution belge a donc renforcé le filtre des donneurs de sang. A chaque fois qu'un candidat donneur se présente, il passe un examen. Le sang prélevé est évidemment soumis à un dépistage du virus. Mais puisque le sida se cache pendant les 3 premiers mois de son invasion d'un organisme, la Croix-Rouge filtre les donneurs. Et exclut tous ceux qui déclarent avoir eu des comportements à risque.
Nous excluons les homosexuels, plaide Danièle Sondag, responsable de la tranfusion sanguine au sein de la Croix-Rouge, parce que la situation épidémiologique du sida nous pousse à le faire. Il n'y a aucun jugement moral sur cette pratique homosexuelle.
En Belgique, d'après les chiffres de l'Institut de santé publique Louis Pasteur, parmi les hommes belges dépistés séropositifs, 65% déclarent que la contamination s'est déroulée durant un rapport homosexuel. Sur base de cette "séroprévalence", la Croix-Rouge refuse le don de sang d'un homosexuel.
Si un enfant était contaminé lors d'une transfusion, ce serait à cause de nous, se défend Danièle Sondag. Alors dans le doute, on exclut. La loi dit qu'il faut éviter que des personnes ayant des comportements à risque donnent leur sang, mais personne ne définit ce qu'est un comportement à risque. Alors c'est à nous de le faire.
Mais les associations d'homosexuels ne suivent pas M me Sondag: selon eux, entre un groupe à risque et un comportement à risque, il y a une différence.
D'office, la Croix-Rouge estime que les homosexuels multiplient les partenaires, sont infidèles, s'indigne Michel Duponcelle, de Tels quels, une association de défense des droits des homosexuels. De plus, la pratique du safe-sex est répandue chez les homos.
Chaque année, 5 à 10.000 parmi les 100.000 donneurs de sang en Communauté française disparaissent des fichiers de la Croix-Rouge sans laisser d'adresse . Recruter de nouveaux donneurs nécessite sans doute une politique stricte de filtrage des donneurs.
Et ce filtre fonctionne. Même très bien. Selon l'Institut Pasteur, en 1996, seuls trois pochettes de sang sur 320.000 données à la Croix-Rouge contenaient le virus du sida.

RAPHAËLLE KERSTENNE

"Le Soir" 16 octobre 1998

Quinquagénaires et fidèles, fichés, exclus et consternés

Les situations de discrimination objective à l'égard des gays et des lesbiennes sont toujours et plus que jamais d'actualité. Ce constat, très tranché, émane de l'association "Alliàge", qui s'est constituée voici plus d'un an à Liège pour défendre les droits des homosexuels.


Voici quelques semaines, deux membres de notre association se sont rendus au centre de transfusion sanguine de la Croix-Rouge, rue Dos Fanchon, à Liège, comme ils le font tous les trois mois depuis plusieurs années. Ce couple de quinquagénaires vit ensemble depuis de longues années, raconte Didier, le secrétaire d'"Alliàge". Comme la loi de 1994 les y oblige, ils remplissent le formulaire habituel. Et ils répondent "non" à la question "Avez-vous des comportements à risque?" En relisant ce questionnaire, une jeune médecin stagiaire conclut que, s'ils n'ont pas de comportement à risque, ils ne sont pas homosexuels, explique encore Didier.


Et selon lui, c'est alors que les choses se sont gâtées. Nos deux membres ont rectifié cette déduction. Aussitôt, on a refusé de procéder au prélèvement. Ils ont évidemment manifesté leur indignation et on a finalement prélevé leur sang. Trois jours plus tard, on leur a téléphoné pour leur dire que les pochettes avaient été détruites et qu'ils n'étaient plus les bienvenus dans les centres de transfusion sanguine , affirme-t-il. Aujourd'hui, leurs noms figurent sur le fichier des donneurs exclus définitivement , s'indigne "Alliàge".
Pourquoi avoir exclu ce couple homosexuel alors qu'il donne du sang depuis plus de trente ans? s'interroge l'association. Elle fait encore observer que cette attitude est en contradiction avec celle du Parlement européen qui a poussé le Conseil des ministres européens à modifier une recommandation: l'exclusion du don de sang ne pouvait plus se faire sur base de la préférence sexuelle.


L'association demande au ministre de la Santé publique, Marcel Colla, qu'il prenne ses responsabilités et qu'il définisse, à l'aide de tous les éléments scientifiques à sa disposition, les comportements réellement à risque et que ce travail soit effectué en collaboration avec la Croix-Rouge, les associations de lutte contre le sida et l'Institut Pasteur. Elle insiste aussi pour que la notion de relations protégées soit intégrée aux textes légaux.

D. C.