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Père
«absent», «démissionnaire» ou
«papa poule». Plus souvent stigmatisé que
valorisé, l'homme vivrait une crise d'identité,
dont la femme et les enfants seraient les premières victimes.
Un colloque fait le point.
Tranches
de vie, scène 1: «Maintenant, c'est un peu comme
si j'avais deux enfants, un grand qui sait marcher, et l'autre
pas», se désole une jeune mère en plein
baby blues, à propos de son mari, mi-jaloux mi-frustré
du subit manque de disponibilité de son épouse.
Scène
2: «Tu lui passes tout pendant le week-end, et moi, la
semaine, je dois jouer au Père fouettard», lance
une femme à son ex, furieuse de sa permissivité
de papa gâteau, depuis qu'il ne voit plus son enfant tous
les jours.
Scène
3: «Parfois, j'aimerais avoir un homme à la maison
qui la fasse obéirde sa grosse voix», soupire cette
«monoparente», qui a pourtant caché l'existence
de sa fille à un ancien amant jugé trop instable
pour devenir papa.
Dernier
cas: «De quoi tu te mêles? T'es pas mon père!»
hurle un ado déchaîné au compagnon de sa
mère.
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Crise
d'autorité, fragilisation de la paternité. Pour
le sociologue français Paul Yonnet, qui prépare
une somme sur la famille, ce malaise masculin s'exprimerait aussi
dans la garde alternée que des pères divorcés
réclament de plus en plus souvent _ quitte à confier
l'enfant à la grand-mère _, dans la légitimation
du couple gay _ qui voudrait démontrer la «complétude
d'un seul sexe» _, tout comme dans un certain machisme adolescent,
dont témoignerait la délinquance juvénile.
Serait-il donc plus difficile d'«être père
aujourd'hui»? Cette question sera au centre d'un colloque
organisé, ces 16 et 17 mai, à Bruxelles, par l'Ecole
des parents (EPE) et l'Institut de Sophia-Analyse (1).
Le
psychanalyste français Jacques Lacan avait pourtant annoncé
dès 1938 le «déclin social de l'image du père».
«Mais on n'a pas tout de suite mesuré à quel
point la montée de l'égalitarisme entre les sexes
allait entraîner des remaniements au sein du couple et de
la famille, explique Guy de Villers, l'un des conférenciers
du colloque, psychanalyste et professeur de philosophie à
l'UCL (Université catholique de Louvain). Un exemple? Les
discussions récentes au parlement sur l'opportunité
de donner à l'enfant le patronyme de son père, de
sa mère ou des deux montrent que le changement est beaucoup
plus radical. Il constitue un nouveau pas en avant qui va au-delà
de la reconnaissance des femmes sur le marché de l'emploi.»
Pères «absents», «défaillants»,
«démissionnaires»... Au cours des dernières
décennies, ils ont été affublés de
tous les maux. Alors qu'il y a moins d'un siècle, ils étaient
nantis de l'ensemble des pouvoirs parentaux et maritaux. Comme
s'il s'agissait, à l'époque, de faire contre-poids
à une paternité incertaine, alors que la filiation
maternelle est toujours évidente. Ainsi, juridiquement,
dans la plupart des pays européens, la suppression de l'incapacité
civile des femmes ne remonte qu'aux années 1950. Et l'égalité
des pères et des mères dans l'exercice de l'autorité
parentale, durant les années 1970, a signé la fin
de la «puissance paternelle».
Devenues plus autonomes financièrement, maîtresses
de leur fécondité grâce à la commercialisation
de la pilule, les femmes n'ont pas pour autant lâché
du lest dans la sphère privée et se sont concocté
des emplois du temps infernaux, multipliant les stress professionnel,
domestique, maternel et amoureux. Résultat? A la maison,
des enfants se trouvent devant l'image contrastée d'une
mère jouant tous les rôles, aux côtés
d'un père incertain, tour à tour suspect d'autoritarisme
et de laxisme, d'archaïsme et de copinage. Bref, de plus
en plus d'hommes seraient «mis au placard», comme
l'expliquera Christiane Olivier, psychanalyste et auteur d'un
Petit livre à l'usage des pères (Fayard), lors du
colloque. Ou se sont laissé écarter, nuanceront
certains. Par facilité? Par indifférence? Obligés
de céder du terrain dans la sphère publique avec
l'arrivée de femmes (sur)diplômées, les hommes
ont aussi été mis en cause dans l'intimité.
Mai 68 a sonné le glas du patriarcat avec ses valeurs d'ordre,
de discipline et d'autorité. Les hommes ont vécu
cette double déstabilisation sans mot dire, comme si le
mouvement d'émancipation des femmes était trop légitime
pour souffrir le moindre débat.
«Il y a à peine une génération, les
hommes étaient socialisés à «tout endurer
sans dire un mot», rappellera, au colloque, Guy Corneau,
psychanalyste canadien, auteur de Père manquant, fils manqué
(Editions de l'Homme). Ceci entraînait des passages à
l'acte souvent violents. Aujourd'hui, les jeunes hommes sont socialisés
à «ne plus rien endurer». Leur taux de tolérance
à la frustration est très bas. Ils confondent douceur
et mollesse. Pourtant, ils ont recours aux mêmes types de
passage à l'acte: alcool, drogue, décrochage scolaire,
conduites à risque, violence, suicide. De tout cela jaillit
une terrible évidence: le père à la fois
bienveillant et structurant demeure tout aussi manquant.»
Géniteur et nouveaux pères
Les premières «victimes» en seraient les femmes
et les enfants. «Face à un adolescent agressif, les
mères _ surtout, si elles se trouvent à la tête
d'une famille monoparentale _ se plaignent de manquer d'interlocuteur,
d'un tiers qui puisse servir de médiateur dans le conflit,
poursuit de Villers. Faute de pères, elles consultent un
psy, l'école... Quant aux enfants, ils ne s'y retrouvent
pas toujours dans la pluralité actuelle de figures paternelles,
dans cette sorte de kaléidoscope de références
éducatives.»
En moins d'un demi siècle, la famille nucléaire
(les parents et les enfants) a cédé la place à
une «mosaïque» familiale. Alors que, jadis, un
seul homme remplissait le rôle de père, les couples
séparés avec enfants, les familles monoparentales
et recomposées, ou la procréation médicalement
assistée ont brouillé les pistes. Le géniteur
n'est plus nécessairement le père légal de
l'acte de naissance, ni le père nourricier _ le plus défaillant,
selon les mères divorcées qui ne reçoivent
pas de pension alimentaire _ ni le père «au quotidien».
Selon les psys, cette «prolifération» de pères
nuirait à la fonction paternelle qui ne serait plus toujours
assurée. De quoi s'agit-il? «C'est le père
qui coupe le cordon ombilical, explique Bernard Demuysère,
directeur de l'EPE. Ainsi, il sépare la mère de
l'enfant, lui rappelle qu'elle est sa femme et que lui, enfant,
doit sortir de ses jupes. Il l'aide à grandir, à
construire sa propre vie en dehors de la famille.» Peu importe,
en fait, que cette fonction paternelle de socialisation soit remplie
par le géniteur ou le beau-père, voire la mère
elle-même. L'enjeu ne serait pas de revenir à la
famille d'autrefois. «Mais il faut, au sein des foyers,
un espace de parole où l'on peut partager des expériences,
élaborer des projets cadrés et soutenus, poursuit
de Villers. Depuis Mai 68 et la fin des grandes idéologies,
on sait qu'il n'y a plus de voies toutes tracées, que l'autorité
n'est plus une institution. Mais si on doit remettre en cause
le monde tous les jours, on n'en sort pas. Il convient de négocier
des repères, se mettre d'accord sur des valeurs à
respecter. Cela prend du temps. Cela suppose qu'on n'abandonne
pas les enfants devant la télévision de 16 à
19 heures, moment où l'on revient fatigué du boulot
et qu'on n'a plus envie d'affronter la tâche éducative.»
Dans ce contexte, les «nouveaux pères», aujourd'hui
volontiers brocardés pour leur «mollesse»,
qui ont donné le biberon à bébé, n'auraient
pas tout faux. Au contraire. Pédopsychiatre à l'Université
de Marseille, Marcel Rufo expliquera, en clôture du colloque,
que le lien d'affection développé très tôt
par les «papas poules» leur permet de soutenir l'adolescent
plus efficacement que les crises d'autorité de pères
qui ont toujours été absents.
Les conférenciers parleront en revanche peu des liens de
sang comme si, dans cette crise de la fonction paternelle, ils
n'avaient plus la primauté. «Il est important qu'un
enfant sache qui est son père biologique, pense Demuysère,
mais peut-être pas toujours qu'il fasse sa connaissance.»
Sans garantir que les bébés éprouvettes,
qui ignorent l'identité du donneur de sperme, ne se lanceront
pas dans une quête des origines, comparable à celle
des enfants de mères ayant accouché sous X. Compliquée,
la vie de famille?
Dorothée Klein,avec Jacqueline Remy
http://www.levif.be/
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