**Portraits**

Thomas


Thomas
23 ans
Homme

Depuis quand ta famille ou toi même vous êtes-vous rendus compte de votre différence ?
Il s’agit de deux questions en une, la prise en compte personnelle n’ayant rien à voir avec celle familiale.
Personnellement, je me suis rendu compte que j’étais homosexuel à l’âge de vingt ans mais j’estime que je le savais depuis bien longtemps. Je veux dire par là que je le savais sans l’avoir vraiment réalisé. L’idée d’être ou non homosexuel m’avait bien évidemment traversé l’esprit sans me traumatiser plus que cela. En fait, je me pensais bisexuel à la rigueur, mais me disais que de toute façon je verrais quand je tomberais amoureux et remisais ces questions existentielles à plus tard.
La prise en compte familiale fut plus tardive de près d’un an seulement. Je n’ai jamais voulu faire la démarche à mon sens artificielle d’aller vers ma famille et de lui dire que, ben voilà, je suis homo. En revanche, il n’y avait aucune raison non plus d’avoir honte de moi et je décidai d’agir comme si tout mon entourage était au courant, en faisant des remarques sur les beaux garçons s’ils le méritaient ou en regrettant l’inégalité des droits et participant ouvertement à la Lesbian and Gay Pride par exemple. Je comptais sur l’intelligence de mes parents. Mais cette médaille a son revers et il m’était réellement pénible de ne pas savoir si ma famille était effectivement au courant ou pas. J’étais las de biaiser. Un jour, tout éclata lors d’une dispute familiale où ma mère me lança un « de toute façon on sait très bien que tu es homo » salvateur. En fait, cette phrase était un test servant à confirmer ou infirmer ses propres doutes au vu de ma réaction. Je n’ai pas démenti, n’ayant rien à cacher. J’en suis à la fois content puisque toute ambiguïté était dès lors levée, et mécontent, puisque j’avais le sentiment finalement que ce coming out m’échappait n’en étant pas le moteur.

Comment cela s'est-il passé ?
L’année de ma prise de conscience, je me disais que c’était bien gentil d’attendre que l’Amour se présente, mais que je pouvais encore attendre longtemps et que je ferais mieux de prendre une part plus active dans la recherche. Comme nous ne nous quittions plus avec l’une de mes camarades de classe, je décidai de lui proposer qu’on sorte ensemble sans jamais parvenir à m’y résoudre effectivement. Cette demande ne fut jamais formulée.
Parallèlement, je croisais tous les matins un jeune homme dans les transports en commun qui m’intriguait et m’attirait inexplicablement. Jeune candide que j’étais, il me fallut presque six mois pour me rendre compte que je tombais amoureux de ce garçon. L’idée ne m’avait pas même effleuré auparavant.
Dernier événement, et de taille, le coming out de mon frère, un soir où il est rentré tard. Il m’a ensuite demandé pourquoi je ne paraissais pas plus choqué que cela alors qu’il venait de me faire une révélation fracassante et j’ai répondu simplement : « moi aussi ». Ces mots eurent sur moi une valeur performative. Au moment où je les disais, je prenais réellement conscience que oui, j’étais homosexuel.

L’acceptation ne fut par pour autant immédiate. Même si cette homosexualité ne m’a jamais posé de problème en elle-même –je me suis plus plaint de ne pas pouvoir prendre la main en public ou embrasser à loisir mon aimé comme je le voyais faire avec naturel autour de moi que du sexe de cet aimé – je ressentais tout de même une gène. Je me sentais Tantale en Hadès, condamné à ne jamais pouvoir attraper les fruits qui se balancent sous ses yeux et ne jamais boire l’eau de source dans laquelle il baigne pourtant, incapable d’atteindre l’objet tant désiré. Quelques mois plus tard, je rencontrais un militant lors d’une pride qui nous invita mon frère et moi dans son association. Cette invitation venait à point alors même que je n’étais plus sûr de moi, en perte de repères, plus sûr de comprendre ce qui m’arrivait ni de pouvoir l’accepter pleinement.

Je ne suis pas allé à l’association par envie de militer, loin de là. Pendant une année entière, j’allais toutes les semaines assister aux Assemblées Générales sans prendre la parole ni oser vraiment participer. J’observais. Dans cette association, je disposais de nouvelles références stables, disponibles, immédiates sur lesquelles je pouvais m’appuyer et me construire. Je voyais d’autres homos, heureux, et fiers de l’être. J’y ai trouvé de la gentillesse et de l’écoute. J’y ai trouvé des amis.
Mais je me trouvais dans une association militante et j’ai alors découvert, au-delà de l’acceptation de soi, l’importance de l’affirmation de soi. S’affirmer comme étant, et donc comme participant, sans avoir peur de l’extérieur et de ses réactions. En se montrant, en s’affirmant, on montre qu’on est présent, qu’on fait partie de la société et qu’à ce titre, comme tout un chacun, on mérite d’être enfin reconnu de plein droit.

Dernier élément dans cette construction identitaire : j’ai eu la chance d’avoir toujours été soutenu par ma famille. J’ai des parents formidables qui comme tous les parents furent un peu déboussolés d’apprendre que leur(s) enfant(s) est (sont) homosexuel(s). Mais ils ne nous l’ont jamais montré. Pendant qu’ils faisaient leur propre travail d’acceptation sur eux-mêmes, tant il est vrai que les parents doivent aussi à un moment faire le coming out de leurs enfants, ils continuaient à nous soutenir pleinement, à nous accompagner jusque dans nos actions militantes, même si pas physiquement. Vous ne pouvez pas imaginer la joie immense éprouvée lorsque, rentrant tard chez moi le soir après une journée d’actions publiques sur la Grand’Place et de débats, j’ai trouvé ces simples mots posés sur mon oreiller : « Je suis très fière de toi et de ton frère, Maman ». Ma famille compte énormément à mes yeux, et leur compréhension toute naturelle fut essentielle.

Aujourd’hui, je suis heureux. Je ne me cache pas, je suis moi tout simplement. Et je le dois à eux tous.

As-tu des anecdotes heureuses ou malheureuses à nous raconter par rapport à cette différence ?
Vint un moment où je me suis dit qu’il serait de bon ton de révéler officiellement à mes amis que je suis homosexuel. Non que cela les regarde particulièrement, mais je trouvais que c’était faire montre de respect, de confiance et d’amitié que de le leur dire.
Je me prépare donc, ne sachant pas comment ils allaient réagir, et quand enfin je me lance, eux de répondre : « ah, oui, on le savait depuis longtemps ».
O_o … >_< … o_O
Bah comment ils l’ont su ? Certes, je ne me cache pas, mais je pense être relativement quelconque. C’est pas écrit sur mon front. En fait, il y en a même une qui l’avait deviné avant moi. C’est un peu frustrant, mais je les aime bien quand même. ^___^

Qu'as-tu dû aménager dans ta vie par rapport à ta différence (environnement, relations aux personnes, travail, etc.) ?
Aménager ? Rien. Ma philosophie est d’agir comme si tout le monde était au courant, de ne surtout pas me cacher. Mes relations avec mes amis n’ont absolument pas changé et mes relations professionnelles non plus. De fait, tous mes collègues sont au courant, du moins tous ceux que je fréquente régulièrement.

Ce qui a pu changer par rapport à la période précédant ma prise de conscience est juste que maintenant je suis plus ouvert aux gens. Il s’agit donc d’une disposition d’esprit que je n’aurais peut-être pas développée si je n’avais pas moi-même été confronté à la différence. Je suis plus sensible aux problèmes de minorités, plus belliqueux face au sexisme ou au racisme. Quelque part plus libre, car cette découverte de moi m’a permis de me libérer en étant enfin moi-même. Une sorte de sentiment de complétude.

Ma vie s’est donc organisée en fonction de ces nouveaux critères et de ces nouveaux engagements. Et je ne le regrette pas du tout.

Qu'aimerais-tu voir changer dans la société afin qu'elle s'adapte mieux à ce que tu es ?
J’aimerais une meilleure reconnaissance sociale de l’homosexualité, mais également de la bisexualité et de la transsexualité.

Cette reconnaissance passe par une lutte active contre l’homophobie à travers son intégration dans les programmes scolaires, par l’établissement d’une loi pénalisant les injures sexistes et homophobes et par la reconnaissance du droit d’asile pour les demandeurs victime d’homophobie ;
J’espère également une reconnaissance officielle par le gouvernement français de la déportation pour homosexualité lors de la deuxième guerre mondiale et la création d’un monument du Souvenir où figureraient toutes les catégories de déportés (y compris en plus des triangles roses (pour les hommes considérés comme homosexuels) et noirs (pour les femmes considérées comme lesbiennes) ceux des tziganes ou des prisonniers politiques espagnols), d’excuses pour la chasse policière pendant et après la guerre contre les homosexuels

Le droit au mariage pour les couples homosexuels avec les même acquis que pour les couples hétérosexuels ; Le droit à la parentalité (par l’adoption ou PMA par exemple…) ; Il faut que les couples homosexuels ne soient plus discriminés d’aucune façon et puissent accéder à exactement tous les mêmes droits qu’un autre couple.

C’est cela mon but ultime : une vraie reconnaissance sociale de l’homosexualité.

As-tu un message à faire passer aux lecteurs de ton portrait ?
Soyez sincère et soyez vrai. Ce n’est qu’en étant en adéquation avec vous-même que vous serez heureux.

« il s’agit d’habiter cet univers qui est le nôtre, ou plutôt qui nous contient, où rien n’est à croire, puisque tout est à connaître, où rien n’est à espérer, puisque tout est à faire ou à aimer »
(André Comte-Sponville, in Le bonheur désespérément)

 

Réagir