Franck
32 ans
Homme et papa social
Avant
de commencer mon histoire, j’aimerais vous dire que c’est
la première fois que j’ai la possibilité
d’en parler librement. Librement car je n’avais
pas l’impression que les quelques personnes avec lesquelles
j’ai pu évoquer jusqu’alors mes “états
d’âme” comprenaient la nature de mon “malaise”
et surtout librement face à moi-même qui refusais
d’évoquer pour je ne sais quelles raisons l’amour
que je porte encore pour deux enfants qui ne sont pas mes enfants
mais qui m’ont appelé Papa chacune à leur
manière; Cloé, la plus jeune, en m’appelant
assez fièrement mais très simplement papa, et
Julie (16 ans le mois prochain) qui ne m’a appelé
que très rarement papa mais qui, je crois bien, adorait
que je l’appelle ma fille ...
J’ai
connu Valérie, leur Maman, dans le cadre de mon travail.
Elle vivait en couple avec le père des petites. Ce n’était
pas un couple uni, leur amour avait fané.
Je serais injuste de donner d’avantage de détails
sur ce que j’ai connu de Pierre, le père biologique
des petites, car même si il me semble qu’il a tout
fait pour les perdre, je ne connais que ce que j’ai vu
de lui à cette période de sa vie.
J’avais 24 ans. Valérie m’a fait du rentre
dedans comme ce n’est pas permis, elle m’a allumé
au lance flamme (pardonnez moi ces expressions mais ce sont
les plus appropriées pour exprimer le caractère
très directe de sa stratégie de séduction
à mon égard)... J’étais un peu fasciné
par cette femme et sa façon d’être, en plus
et ça ne gâche rien, je ne résistais jamais
longtemps à son arme secrète : l’humour.
Elle avait vécu pas mal de choses moches dans sa vie.
Là, elle avait 27 ans, pas trop à l’aise
avec les autres, pas trop à l’aise avec moi non
plus qui la tenais à distance, mais qui déjà
ne pouvais m’empêcher de la protéger (d’essayer).
Nous parlions durant des heures, elle et moi, de tous ce qui
nous passait par la tête. Je trouvais nos échanges
très riches. J’ai rencontre Julie pour la première
fois bien avant Cloé. En fait, j’ai même
connu Julie avant sa Maman car elle prenait des cours de piano
à l’école de Musique dans laquelle j’enseignais
la guitare. On avait déjà, à cette époque
des petites complicités, elle et moi. Elle me faisait
rigoler avec sa petite bouille et ses lunettes rose en forme
de coeur, et les profs de guitare, ça a toujours la cote.
Alors, c’est vrai que, quand elle a compris (très
vite) qu’un nouvel amour naissait dans le coeur de sa
maman et que j’y succombais, ça ne lui a posé
aucun problème.
Oserais-je dire que, d’une certaine manière, je
représentais le changement dans sa vie qu’elle
espérait. Car elle souffrait, c’était évident,
contrairement à sa sœur, elle souffrait en silence
et sans rendre la vie de ses parents impossible. Mais cette
gamine avait mal, je l’avais vu tout de suite, et c’est
pour cela que, même avant que “tout ne commence”,
je discutais toujours un peu avec elle quand nous nous croisions
dans l’école. Elle avait 8 ans, on se marrait déjà
pas mal ... Pierre est parti. Valérie m’avait dit
qu’elle voulait qu’il parte. Ca s’est très
mal passé . Je crois que Julie a assisté en partie
aux coups et aux insultes. Je n’étais pas là
.... Je pense que Valérie cherchait aussi à me
préserver de tout cela. Pour être très franc,
je n’étais pas franchement à l’aise,
désormais, avec cette place qui venait de se libérer.
D ’une part, je ne me sentais ni la vocation ni les épaules
d’un chef de famille et, d’autre part, les très
approximatifs et très discutables choix commerciaux de
Pierre avait déchaîné, dans un premier temps,
une pluie de courriers très désagréables.
Rien qu’à signer l’accusé de réception,
puis la visite de quelques créanciers plus ou moins légaux.
Lui, il s’était volatilisé dans la nature
... Un peu forte la piqûre pour un p’tit prof de
guitare qui, à 24 ans, n’a pas encore fini de penser
avec son « vous savez quoi ».
D’autant
plus que c’est à cette période que j’ai
rencontré Cloé, et elle m’a clairement fait
comprendre que je n’étais pas le bienvenu dans
son monde. D’ailleurs, même le chat prenait des
risques à s’approcher trop près d’elle,
Cloé avait 3 ou 4 ans. Vive, instinctive et extrêmement
désagréable à cette époque. Cela
n’a pas été du tout la même musique
qu’avec Julie, nos échanges ne laissaient de place
qu’aux rapports de force, les premiers temps, puis de
moins en moins... Je dois reconnaître qu’il y a
eu quelques baffes de distribuées. Celles dont je me
souviens, je les regrette encore. On ne se voyait pas tous les
jours mais de plus en plus, et j’ y prenais goût.
Valérie
a décidé de quitter la Marne et d’aller
s’installer en Haute Savoie. Nous avons organisé
les choses dans ce sens; auprès des filles également.
Elle ne m’a pas demandé de la suivre. Elle ne me
l’a pas interdit non plus. Je suis resté. Je crois
que c’est elle qui m’a appelé la première,
mais c’est moi qui ai envoyé la première
lettre. Je me rappelle que j’ai été surpris
par ce que j’ai écrit dans cette lettre. C’était
une déclaration d’amour, à mots très
couverts mais une déclaration ... Très vite, j’ai
aussi régulièrement écrit aux filles, chacune
leur lettre à chaque fois. Je pense que, même si
le contenu était surtout drôle, il a été
déterminant dans la suite de nos échanges. On
ne s’est pas revus tout de suite mais 3 ou 4 mois après.
A
partir de là, on s’est revus à chaque fois
que l’on a pu. Pendant deux ans, j’ai préparé
mon départ pour les rejoindre, il s’est passé
pas mal de trucs bien durant ces deux ans : les longues ballades
avec le chien (Tequila, un show show de 35 kg ; rien quand vous
regardant il vous fait rire), ou avec leurs nouveaux vélos,
les séances de cuisine qui durent des heures où
on inventait des tas de plats que nous étions les seuls
à trouver bon, les frasques de Cloé, Julie et
ses (de nouveau) excellents résultats scolaires, et tout
un tas d’émotions qui étaient démultipliées
par le fait que nous 4 savions parfaitement que, quand on se
voyait, le temps était toujours compté. Bien sûr,
nous avions nos propres mots de vocabulaire. Bien sûr,
Cloé m’appelait déjà papa. Il y avait
de longues parties de jeux vidéo à 4, il y avait
aussi de sacrés dialogues. J’avais le sentiment
(je l’ai toujours) que l’on avait plutôt bien
négocié le “virage”. Pas de problèmes
avec l’école, ni pour Julie ni pour Cloé:
Valérie semblait bien se faire à sa nouvelle vie.
On parlait au téléphone tous les soir pendant
des heures (le déficit de F Telecom, c’est vraiment
pas de notre faute !). C’est dans ce climat, avec, en
toile de fond, l’idée partagée d’une
adoption, que je les ai rejointes.
J’ai
pris la décision de l’annoncer dans les premières
semaines du mois de Janvier 98. Paradoxalement, j’ai rarement
souffert comme j’ai souffert à ce moment là
de leur absence. Je venais pourtant de passer les fêtes
de Noël avec elles, mais là, je ne supportais plus
de les voir par intermittence. Parmi mes proches, personne ne
comprenait mon choix. Certains le respectaient, d’autres
non. Je m’en foutais royalement. Avant le 10 juillet je
les avais rejointes et nous formions désormais une vraie
famille. Avec une grand-mère, des oncles et des tantes
qui n’étaient jamais très loin, limite envahissants
même, mais dans les limites du raisonnable. Face aux petites,
pas de problèmes. Cloé manifestait de façon
très expressive (mais Cloé est ainsi) sa joie
de vivre et Julie a cherché à me provoquer un
peu pour que je m’approprie ma place sans doute, mais
une petite engueulade, au sujet d’un chronomètre
que je lui avait prêté et qu’elle avait sans
doute filé à un de ses potes, avait remis, à
mon grand étonnement, pas mal de choses en place. J’ai
embrayé sans problèmes sur les bols de chocolat
du matin, les goûters à préparer juste avant
qu’elles ne rentrent de l’école, les devoirs.
Cloé entrait au CP et Julie, qui a un an d’avance,
entrait en 6eme. La maman et moi étions assez contents
de cette nouvelle vie que nous partagions à 4. C’était
simple et beau. En tous cas, c’est le sentiment dominant
que j’ai de notre vie de famille. Simple ne veux pas dire
sans aucun problème, mais comme nous étions unis,
rien n’a été insurmontable. Je pense que
nous étions heureux. Souvent, les gens disaient en parlent
de Cloé et de moi : « Oh mais comme Cloé
ressemble à son père ! » .... Bien sûr
j’ étais très fier.... C’est vrai
que, physiquement, on se ressemble. En plus, et ça n’avait
échappé à personne, elle s’était
approprié mes mimiques et mes tournures de phrase. Julie,
qui est aussi brune que sa sœur est blonde (Julie ressemble
beaucoup à sa maman ), ne manifestait pas comme Cloé
l’envie d’être reconnue officiellement comme
“ma fille”, mais elle me suivait à chaque
fois que je lui proposait : les répétitions d’orchestre,
certain concerts. A chaque fois, elle ne m’a donné
que des raisons de m’enorgueillir de sa présence
... Dans nos dialogues aussi, elle me suivait de très
très près par les multiples questions qu’elle
m’adressait à mots couverts, souvent car Julie
a toujours gardé une certaine distance face à
moi. Mais je pense qu’elle aimait les réponses
que je tentais d’apporter à ces questions et cela
me suffisait largement, car je n’attendais rien d’autre
d’elle et de sa soeur que leur intérêt. Ces
enfants sont des anges. J’ai eu maintes et maintes fois
la preuve que ce qu’elles attendaient de moi était
bien que je me positionne comme papa ou “au pire”
comme beau-père pour Julie, et pas comme un grand frère
ou comme le copain de maman qui est trop cool. Valérie
et moi avons été, je pense, très attentif
à leur attentes face à moi : c’était
une de nos préoccupations importantes. Même si,
dorénavant, il y a une distance énorme entre nous,
je porte les enfants de Valérie dans mon coeur avec la
même intensité / foi / le même amour.
Les
petites ne sont absolument pas responsables de la distance que
nous avons Valérie et moi soudainement eu envie de prendre
l’un envers l’autre. Je pense même qu’elles
ont tout fait pour que nous ne nous séparions pas. Le
fait est que nous nous sommes séparés malgré
tout. C’est moi qui ai pris la décision. Encore
aujourd’hui, je suis incapable de dire si j’ai vraiment
merdé ou si c’était la seule chose à
faire. La vie de famille à cheval sur deux apparts ne
s’est pas trop mal passée au début. Enfin,
à partir de cette période, je ne suis plus sûr
de grand chose. Nous avons extrêmement mal géré
notre séparation, Valérie et moi. La dernière
année a été une odieuse guéguerre
où je me suis pris dans la face que c’étaient
ses enfants et que je n’avais pas mon mot à dire.
Je m’étais préparé à ça
depuis un moment. Ce qui s’est passé entre elle
et moi, à cette époque, est aussi laid que notre
histoire était belle. Durant cette dernière année,
je ne voyait les filles qu’une fois par semaine, dans
le cadre d’un “cours de musique” car c’était
la seule façon que j’avais trouvée de les
voir en terrain neutre ...
J’ai
pas forcement été tip top durant cette année.
J’ai été particulièrement malhabile
avec Cloé et ce que j’appellerai “ces actes
manqués”. Il est vrai aussi que ce que je ressentais
alors de leur vie ne me rassurait pas du tout. C’est devenu
n’importe quoi à partir du moment où j’ai
dit à Valérie que j’allais quitter la région.
Je lui ai dit très tôt car je voulais être
honnête avec elle et je pensais que, plus on aurait de
temps, plus on pourrait arrondir les angles pour présenter
la chose aux filles. Mauvaise pioche. .. Pour reprendre les
propres mots de Valérie qu’ elle m’a adressés
deux ou trois mois avant mon départ lors d’un dîner
à deux qu’elle avait désiré : “J’ai
vraiment déconnecté de la réalité.
C’est Cloé qui m’a remis les pieds sur terre”.
Moi, j’étais dépassé par ce que je
ne pouvais pas interpréter autrement que des incohérences
sur fond de règlement de compte. Cloé pleurait
une fois sur deux pendant son cours de guitare et Julie soufflait
plus que jamais le chaud et le froid tantôt en me tendant
des perches, tantôt en me faisant ressentir la distance
qui avait toujours caractérisé notre relation,
et que je considère comme un véritable langage
à lui tout seul (Julie joue de la basse, clin d’œil
pour les musiciens : un chorus en slap par Julie, ça
en impressionnerait plus d’un).
Moi,
je vivais mal. Je me suis retrouvé plusieurs fois dans
la salle d’attente de mon toubib et je suis parti avant
que ce soit mon tour....Ce que j’avais à lui dire
n’était pas si facile. Une fois, je suis resté
et je lui ai enfin dit que je voulais voir un psychologue parce
que ça n’allait pas trop. Je ne lui ai dit que
ça et je me suis mis à pleurer. Il a essayé
de dialoguer avec moi, j’ai évité l’échange.
Il m’a donné les coordonnées d’une
psychologue et je l’ai vue chaque semaine durant cinq
mois.
Evidement
j’ai beaucoup parlé des petites. Nous nous sommes
quittés les filles et moi, à l’issue d’une
journée que nous avons partagée ensemble. C’est
la seule chose que leur maman et moi avons réussi à
organiser pour elles cette année là. Nous avons
fait du bateau et nous avons terminé cette journée
avec des élèves à moi (des ados) que Julie
appréciait particulièrement (surtout un) ... Une
partie de la journée s’est passée en présence
de ma nouvelle amie. Je pensais que c’était bien,
je ne sais pas si j’ai eu raison. Il y a eu franchement
opposition de la part de Julie en tout cas au départ
(c’est en la prévenant une semaine avant que je
serai avec mon amie qu’elle m’a surtout fais comprendre
qu’elle ne trouvait pas mon idée très à
son goût). Quand à Cloé, elle m’a
fort agréablement surpris quant au recul qu’elle
a pris face à ses propres préjugés. Ma
phrase ne vous paraîtra peut être pas très
claire mais Cloé l’instinctive m’a vraiment
étonné quant à sa capacité à
gérer et à réfléchir sur ces émotions
; pour une petite choupinette de 10 ans, j’exagère
peut être, mais je l’ai trouvée assez exceptionnelle
sur ce coup là. Cloé est une artiste, avec les
coups d’éclats, les obstinations, les pensées
légères, intuitives et sans limites qui les caractérisent.
La journée s’est quand même achevée
sur un bémol. Comme je l’évoquais juste
avant, j’avais des craintes quant à leur nouvelle
vie. J’avais de très bonnes raisons de penser que
leur maman et son nouvel ami avaient “une conduite à
risque” car il y a quand même eu, durant cette année,
deux accidents de voiture sérieux et, entre autres, à
l’occasion de ces fameux comportements à risque,
Cloé a été brûlée suffisamment
sérieusement à la poitrine pour que les médecins
évoquent le recours à la chirurgie esthétique
dans quelques années. J’avais peur de m’éloigner
encore d’avantage d’elles alors que j’étais
le témoin de tant de faits alarmants. Alors, j’ai
juste voulu dire à Julie, mais Cloé était
là (je les ramenaient chez elles en voiture, nous n’étions
que tous les trois), qu’elle n’était pas
obligée de faire les trucs qu’elle n’avait
pas envie de faire et que si elle n’avait pas envie de
suivre une voie, qu’il n’y avait pas de honte à
le dire. A mots couverts, je lui faisais comprendre que j’avais
peur pour elles. Elle m’a bien envoyé balader sur
ce coup là. Je lui ai juste répondu sans colère,
ni même autorité, que j’étais quand
même en droit de lui dire ça. Vu le ton qu’elle
a employé pour me répondre, je sais qu’elle
n’ignorait pas qu’elle me blessait. C’est
aussi pour ces choses plus dures que je me sens encore si proche
d’elles.
Cela
va faire un an que j’ai quitté la Haute Savoie.
Il n’y a plus d’échanges. J’ai écrit
des lettres qui sont restées sans réponses. Je
pourrais bien sur me manifester d’avantage mais je me
contente de rester disponible pour elles et je ne veux pas les
envahir ou imposer ma présence, alors que je ne sais
même pas si elles le désirent. Mis à part
les courriers, je n’ai appelé qu’une seule
foie Julie sur son portable ; je n’ai pas osé le
faire d’avantage. C’était à Noël.
Elle avait l’air contente que je l’appelle mais
bon, sans plus. Elle m’a passé Cloé qui
m’a dit en pleurant qu’elle voulait me voir. Je
n’ai pas su quoi répondre car, quand j’appelle
leur maman au téléphone, je tombe systématiquement
sur sa messagerie et que l’unique lettre que je me suis
senti autorisé à lui envoyer (une carte sympa
pour les fêtes de fin d’année) es,t elle
aussi, restée sans réponse.
Même
si je pense aux petites tous les jours, je ne souffre pas de
l’absence, en tous cas même si j’ai été
un peu secoué en écrivant certains passages de
mon récit, je n’en ai pas l’impression. Par
contre, c’est vrai que je suis inquiet de leur devenir
en tant que personnes, ma décision est de ne rien demander
mais de rester disponible face à elles, d’attendre
et de laisser le temps faire son job. Elles auront peut être
envie de se rapprocher de moi. En attendant, je leur ai composé
une petite chanson. Dedans, je leur dit que je ne les oublie
pas et j’essaie surtout de les faire rire ... Je leur
enverrai sur CD avec mon cadeau d’anniversaire pour Julie
(cool c’est bientôt). Ca rendra peu être les
choses plus faciles.
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